SOKOLOV

Un grand maître

Deutsche Grammophon sort un album Sokolov qui réunit de rares captations de concertos de Mozart et
Rachmaninov et un documentaire sur ce pianiste énigmatique que le monde entier révère

Un livre sur les grands pianistes de tous les temps serait incomplet sans un chapitre sur Grigory Sokolov. L’art du
musicien russe légendaire est un mélange unique de raffinement et de spontanéité, de prise de risque et de préparation méticuleuse, de géniale originalité et de profonde connaissance de la tradition. On retrouve ces qualités dans son dernier disque Deutsche Grammophon, Sokolov : Mozart & Rachmaninov Concertos, dont la sortie internationale est fixée au 3 mars prochain. L’album comprend une captation du Concerto pour piano en la majeur K. 488 de Mozart et une autre du Troisième Concerto de Rachmaninov, complétées par un DVD où figure un nouveau film portrait de Nadia Zhdanova intitulé A Conversation That Never Was (« Une conversation qui n’a jamais eu lieu »). Ce documentaire sur le pianiste, nourri d’interviews de proches amis et de confrères, et parsemé de précieux extraits d’archives, nous permet d’entrer dans la vie et le travail de cet interprète des plus énigmatiques qui soient.

On peut ainsi découvrir dans ce film, dédié à Inna Sokolova, son épouse décédée, des séquences inédites à ce jour. Choisis par le pianiste lui-même, ce Mozart et ce Rachmaninov – qui datent d’avant le moment où il décida d’arrêter de travailler avec des orchestres, il y a une dizaine d’années, pour se consacrer exclusivement au répertoire soliste – sont remarquables par leur force visionnaire et leur inventivité. Il s’agit de deux captations de concerts qui furent à l’époque acclamés par la critique. À propos du K. 488 de Mozart, donné avec le Mahler Chamber Orchestra et Trevor Pinnock à la Semaine Mozart de Salzbourg, en janvier 2005, les Salzburger Nachrichten ont estimé que « Sokolov
joue avec une telle intensité qu’il emporte tout et tout le monde avec lui », tandis que le Kronen Zeitung de Vienne a vu dans le pianiste un « gardien de secrets » qui révèle brillamment « autant les subtilités que les grandes courbes » mozartiennes. Quant au Troisième Concerto de Rachmaninov, exigeant techniquement et complexe émotionnellement, enregistré à Londres en 1995 durant la saison du centenaire des BBC Proms avec l’Orchestre Philharmonique de la BBC et Yan Pascal Tortelier, il a suscité les louanges du Times, impressionné par un « pianiste notoirement intransigeant » balayant la partition « comme un ouragan ».

De son côté, l’Independent a assuré qu’il s’agissait « d’une interprétation remarquable […] donnée par un pianiste de premier plan ». Grigory Sokolov est né en avril 1950 à Leningrad. Prodigieusement doué, il prend ses premières leçons de piano à cinq ans et progresse rapidement à l’école spéciale du Conservatoire de Leningrad. Il devient l’un des plus grands musiciens formé dans ce conservatoire et à seize ans le plus jeune lauréat du Concours Tchaïkovski de Moscou.

Sa carrière se développe avec le soutien d’Emil Gilels. Il donne d’innombrables concerts à travers l’Union soviétique, tandis qu’en Occident il séduit un groupe d’admirateurs à travers des enregistrements pirate et quelques disques qui
sortent dans le commerce.
Après l’effondrement de l’Union soviétique, il s’impose en Europe dans les grandes salles de concert et les principaux festivals. Il enrichit sa modeste discographie de quelques albums mais au milieu des années 1990 décide d’arrêter d’enregistrer en studio. « À partir de maintenant, tout sera en direct, tout ou rien », annonce-t-il au magazine Gramophone. En 2014, il signe en exclusivité chez Deutsche Grammophon. Son premier disque sous étiquette jaune, The Salzburg Recital, un concert salzbourgeois consacré à Mozart et Chopin, est récompensé par un ECHO Klassik.

Suit en 2016 un disque de chefs-d’œuvre de la maturité, avec notamment la Sonate « Hammerklavier » de Beethoven et les Impromptus op. 90 de Schubert. Le Boston Globe parle d’un « brillant jeu pianistique », tandis que le BBC Music Magazine qualifie Sokolov de « grand poète du clavier ».
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Pour la presse internationale, cet homme est naturellement une provocation. Mais qu’est-ce que la presse – et qui est
Grigory « Gricha » Sokolov ? Tout d’abord, un artiste qui se refuse à tout ce qui n’est pas art : pas d’interviews, pas de séances photos, pas d’anecdotes personnelles. Il préfère se concentrer sur son travail, qui consiste depuis des décennies à jouer du piano. Et si une journaliste parvient à se glisser jusqu’à sa loge pour lui poser quelques questions après un concert, il s’ensuit une course entre lièvre et hérisson dont le vainqueur est toujours… Grigory Sokolov.

Avec des phrases sybillines telles que : « L’art véritable échappe au temps et aux frontières. Et à la géographie. » Ou encore, pour expliquer la musique : « Celui qui est aveugle est aveugle, celui qui est sourd est sourd. Analyser ne sert à rien. »
Le tout dans un allemand parfait, ce qui ne change rien à la situation.

Sokolov est un « océan », affirment ses amis et admirateurs dans le film de Nadia Jdanova, et pas seulement comme pianiste. Un « extraterrestre » qui ne fait que prétendre exister réellement. Pour la critique internationale, Sokolov est le « grand vizir », le « géant », le « magicien », le « gourou » du piano contemporain. C’est toutefois le musicologue pétersbourgeois Leonid Gakkel qui le définit le mieux : « Sokolov n’est pas quelqu’un qui dit systématiquement non, mais il ne fera jamais quelque chose dont il n’a pas envie. »

Il en a toujours été ainsi. Ses parents rapportent que, dès l’âge de trois ans, le petit Gricha restait pétrifié dès qu’il entendait de la musique. Comme frappé par la foudre, il demeurait là, les yeux écarquillés, sans faire un geste jusqu’à ce que le dernier son se soit évanoui. Dès qu’il a eu un piano sous le nez, ils ont compris qu’il ne ferait pas grand- chose d’autre dans la vie. L’enfant suit l’enseignement de Leah Zelikhman à l’École centrale de musique de Leningrad, puis celui de Moisey Khalfin au conservatoire de cette même ville. Le jeune Sokolov est un élève modèle,
perfectionniste et radicalement allergique au sport. En 1966, il remporte contre toute attente le Concours international Tchaïkovski de Moscou en tant qu’outsider et plus jeune participant de tous les temps – il a seize ans ! La décision d’accorder en plus à Sokolov la médaille d’or, récompense suprême sur l’ensemble du concours, vaut au président du jury, Emil Gilels, des insultes publiques, des crachats et des coups de parapluie. Quelles réactions pour un triomphe historique ! Le jeune lauréat ne les oubliera jamais. La vénération qu’il porte à Gilels – le vieux maître russe plutôt pragmatique – est en tout cas légendaire.

Ce genre de parcours crée naturellement un terrain propice aux légendes, et celles-ci sont plus ou moins proches de la réalité. On raconte, par exemple, que Sokolov connaît par cœur tous les numéros de série des Steinway sur lesquels il a joué, et qu’il n’accepte que des instruments de facture récente. On dit aussi qu’il supervise personnellement l’éclairage de ses concerts, veillant à plonger aussi bien la scène que la salle dans une ambiance crépusculaire.

Sokolov fournit à ce sujet une explication pragmatique (ce qui tendrait à confirmer une part de la légende) : toute lumière plus forte est « tout simplement trop chaude » pour l’interprète et pour l’instrument. Il n’en reste pas moins qu’il refuse systématiquement d’enregistrer en studio et évite presque toute collaboration avec d’autres musiciens, même s’il s’est produit régulièrement avec orchestre jusqu’en 2005. À cause du nombre, selon lui forcément insuffisant, de répétitions ? Ou a-t-il réellement déclaré qu’il ne peut y avoir qu’une seule interprétation – à savoir la
sienne ?
Quoi qu’il en soit, peu de choses sur terre rebutent autant Grigory Sokolov que les répétitions avec orchestre ou l’enregistrement d’un disque, et l’une d’entre elles est l’idée que quelqu’un puisse tourner un film sur lui. Deutsche Grammophon a pu résoudre le problème des disques en 2014 grâce à un contrat en exclusivité accompagné de la promesse de ne jamais publier autre chose que des enregistrements en direct. Après la publication d’un récital capté au Festival de Salzbourg 2008, un double CD réunissait deux récitals de 2013 : la Sonate « Hammerklavier » de
Beethoven (là encore en direct de Salzbourg) et les Impromptus D 899 de Schubert (en direct de Varsovie).

La série se poursuit maintenant avec deux concertos pour piano (Mozart et Rachmaninov), qui nous ramènent donc à l’époque où Sokolov jouait encore avec des orchestres. Le Concerto en la majeur K. 488 de Mozart a été enregistré en 2005 pendant la Semaine Mozart de Salzbourg avec le Mahler Chamber Orchestra et Trevor Pinnock ; le Concerto no 3 de Rachmaninov lors d’un concert des BBC Proms au Royal Albert Hall de Londres, le 27 juillet 1995, avec Yan Pascal Tortelier à la tête du BBC Philharmonic.

Deux concertos on ne peut plus différents. Fin XVIIIe siècle et début XXe. Un fleuron du classicisme à côté du « Rach 3 », sans doute le plus « démesuré » des concertos post-romantiques. Le « K2 de la littérature pour piano » (ainsi que le Guardian britannique a un jour désigné l’opus 30 de Rachmaninov), et la sérénité apollinienne d’une œuvre contemporaine des Noces de Figaro. Un couplage incongru, et ainsi voulu par Sokolov. Mozart porte l’émotion à son comble dans le mouvement médian de son concerto, un Adagio en fa dièse mineur dont les douze premières mesures, jouées par le soliste sur un rythme de sicilienne, comptent parmi les plus émouvantes que le maître ait jamais composées – et que Grigory Sokolov ait jamais jouées jusque-là. Un maître du piano dialogue ici avec les anges (pour
paraphraser un bon mot d’Horowitz), sur des tempi d’une lenteur bouleversante mais qui ne perdent jamais la pulsation interne, avec un toucher d’une simplicité et d’une luminosité littéralement hors de ce monde. Tel un cœur qui bat de plus en plus lentement, cheminant résigné vers sa propre mort. Rarement les clarinettes (que Mozart préfère ici aux hautbois) auront semblé plus modernes, plus annonciatrices de Schubert et de son dernier lied, Le Pâtre sur le rocher.

Si l’ascension du K2 est connue pour être souvent fatale aux alpinistes, Sokolov compte définitivement parmi les
survivants du Rachmaninov. Non seulement parce qu’il maîtrise les difficultés techniques du Concerto en ré mineur, qu’il a joué souvent, mais surtout parce qu’il choisit d’intérioriser, de spiritualiser le geste titanesque et circassien. C’est sa volonté d’expression qui lui sert de piolet, et elle le mène jusqu’au sommet.

Et le film ? Nadia Jdanova a essayé. Son documentaire intitulé Grigory Sokolov : un entretien qui n’a pas eu lieu réunit les témoignages de plusieurs compagnons de route de l’artiste – mais lui-même n’intervient jamais. Le film est dédié à Inna Sokolova, l’épouse du pianiste décédée en 2013, dont les poèmes servent de fil rouge à la réalisatrice.
Dans ces poèmes, Sokolov est toujours présent, aussi présent que dans sa musique : « Ton visage dans la fenêtre, la nuit / Ton visage dans l’obscurité du cœur / Ton visage autour de la lune / Ton visage fait de vagues bleues / … / Ton visage mon voyage éternel. »